Entretien avec René LEVERT, "sagard"

Ce texte est la retranscription de l'entretien réalisé par un étudiant de la Faculté de Lettres de Nancy pour la préparation d'un mémoire universitaire sur "La HALLIÈRE", le 29 mars 1992, à Allarmont, au domicile de M. LEVERT, "sagard" de profession

<< J'ai pris le métier de sagard à l'âge de 26 ans, le 2 novembre 1949, à La Hallière, scierie n° 14 de la Société Paul Lecuve. Auparavant j'exerçais depuis l'âge de 14 ans la profession de bûcheron. Ma vocation de sagard remonte à l'enfance : pour me rendre à l'école, je passais toujours devant une scierie et je m'étais juré d'en faire plus tard mon métier. Ma famille faisait partie des journaliers et des tâcherons qui faisaient une multitude de métiers pour leur vie, dont ceux qui touchaient directement au bois.
Je venais de me marier et j'avais des problèmes de logement à Vexaincourt lorsque j'ai eu l'opportunité de me faire embaucher comme sagard à la Hallière. Puisqu'il ne fallait pas de qualification particulière pour ce métier, j'ai donc appris sur le tas. Heureusement c'était facile.
J'ai quasiment succédé à mon grand'oncle, sagard toute sa vie à la Hallière encore en fonction en 1946, date de son décès à 70 ans.
Avant moi il y a eu 2 autres sagards qui ont fait l'intérim, le dernier étant muté à la scierie n° 13 la Turbine (scierie remontée en haut-fer, en attendant de moderniser la scierie Lecuve de Raon-l'Étape qui avait brûlé).
J'ai donc emménagé avec ma femme dans 2 pièces et une cuisine : nous étions "logés, chauffés, éclairés" ce qui, à l'époque, dans notre situation, était appréciable. Enfin, la fourniture d'électricité dépendait de la dynamo fixée à la roue d'eau, et lorsqu'il y avait étiages ou inondations nous étions privés d'électricité. De surcroît, il n'y avait pas d'eau courante à l'étage, il fallait la chercher en bas à la fontaine. Nous y sommes restés 7 années, jusqu'à l'hiver 1956. Nos quatre enfants ont connu la Hallière, par la suite, à cause du manque de place, nous avons déménagé à Allarmont.
En 1969, la Safac de Bertrichamps rachetant les scieries de Paul Lecuve, j'ai changé d'employeur. La Safac construisait des chalets et seul le Haut-Fer permettait d'avoir un sciage propre, de qualité, qui ne soit pas fait "à la couleuvre". Mais la Safac a fait faillite en octobre 1976.
Une semaine après avoir été licencié, après avoir effectué un dernier sciage commandé avant le dépôt de bilan, par l'ONF, j'étais embauché en novembre... par l'ONF. J'ai travaillé pour cet Office jusqu'à ma retraite le 1er octobre 1983. J'ai donc travaillé plus de 45 ans de ma vie - dont 27 à la Hallière - tout seul ! >>


M. LEVERT répond maintenant à nos questions et nous raconte son travail quotidien de SAGARD :

<< - Quelle était votre activité et où l'exerciez-vous ?
- En patois, j'étais le SOYEUR, et je travaillais à la SOYOTTE. C'est ainsi qu'on m'a toujours appelé et qu'entre SAGARDS (terme français administratif) nous nous appelions. Le "SCIEUR" désigne lui le scieur de long.
Le Père POIRSON m'appelait quelquefois "MAITRE SAGARD" ... mais je crois que c'était pour me taquiner.

- Quels ont été les changements d'ordre fonctionnel, matériel, dans la HALLIÈRE ?
- Tout d'abord, ce qui a changé avant moi, c'est la création d'une partie logement
pour le sagard et sa famille. C'était un logement représenté par 2 chambres et une cuisine assez vaste, de la taille d'une pièce, qui prolongeait l'âtre à l'une des extrémités du volume initial. Il y avait aussi un grenier qui est occupé maintenant par le Musée, une cave (5 m²), une étable pavée pour la vache - qui fournissait beurre et lait - et le cochon, ainsi qu'un clapier et un poulailler. Mais les poules et les oies étaient lâchées dans la nature et ne rentraient que le soir.
Il faut dire qu'à la place des épicéas qui entouraient la scierie, s'étendait une parcelle cultivée, avec un pré. J'en étais l'unique usufruitier. Je cultivais alternativement des pommes de terre et du seigle (pour nourrir le cochon). Le pré était régulièrement fauché pour nourrir la vache.
En bas, une pièce et une cuisine étaient réservées aux voituriers qui apportaient toujours les tronces avec leurs bœufs jusqu'au milieu des années 60 (une seule voiture à ALLARMONT était tractée par un cheval). C'est que les animaux de trait sont bien pratiques pour chercher les tronces sur les lieux-mêmes d'abattage en forêt, lorsqu'il n'y avait pas de schlitteurs (un chariot pouvait contenir en moyenne 4 m3 de bois).
A leur disparition à la fin des années 60, j'ai utilisé ces pièces pour en faire des débarras.

- La cave était sous l'âtre de feu pour éviter aux provisions de geler n'est-ce pas?
- Oui, j'y entreposais mon vin et mes pommes de terre. Mais je me souviens que le premier hiver que nous avons passé à la HALLIÈRE - en 1956 - il gelait à pierre fendre, les pommes de terre ont dû être toutes jetées…

- A votre départ de la HALLIÈRE, aviez-vous l'impression que quelque chose avait changé?
- Notre condition de vie n'avait pas sensiblement évolué depuis mon entrée en 1946. Notre mobilier était toujours aussi simple, le poste de radio fonctionnait toujours au courant continu avec la dynamo, ma femme cherchant toujours l'eau à la fontaine ...

- Quelles étaient vos conditions de travail?
- Mon temps de travail ne dépendait que de moi : il était donc illimité car j'étais chaque mois payé au rendement. Je commençais tôt car je travaillais seul et je puis vous assurer que travailler tout seul est pénible. Mais je l'avais choisi et j'aimais mon métier.
Je débutais à 6 heures du matin pour terminer le soir vers 19 heures. Je travaillais le samedi, et la nuit la plupart du temps. Le dimanche, jour de repos obligatoire, j'étais encore à la scierie pour faire un peu de rangement afin d'être opérationnel le lendemain. Parfois, pour rendre service à un particulier, le HAUT-FER fonctionnait même le dimanche. De toute façon, je n'allais pas à la messe ...
Je cassais la croûte sur place quand j'avais le temps.
J'étais extrêmement dépendant des aléas naturels : des inondations avaient lieu deux fois l'an, à l'automne et au printemps. Il fallait que j'attende que le niveau de l'eau baisse dans la cave parce que tout y était "ennoyé". En été c'était l'inverse. A cause des étiages, j'étais beaucoup gêné par les scieries situées plus à l'amont. Je calculais le temps d'arrivée d'eau jusqu'à la HALLIÈRE pour organiser mon travail. Les scieries d'État devaient rejeter au moins les 3/4 de l'eau prélevée et les scieries privées au moins 80 cm d'eau maximum à la vanne de dérivation.
J'ai eu à subir deux fois des incendies.
Le premier est survenu au début des années 50, c'était en automne, je me souviens qu'il pleuvait. Un roulement avait chauffé dans l'engrenage. Le sinistre a été rapidement maîtrisé. Le deuxième, c'est un mécanicien qui, en réparant le Haut-Fer dans la cave, avait avec sa forge mis accidentellement le feu. Vers 10 heures du soir, des braises étaient tombées sur de la sciure sèche. Tout s'est consummé lentement, occasionnant un gros trou dans la cloison.
Pour ce qui concerne le matériel usuel, il fallait que je l'entretienne moi-même quotidiennement, comme les mécanismes du Haut-Fer, ainsi que les aménagements extérieurs de la scierie (ex. : entretien des palettes de la roue) sous peine d'être la principale victime d'une baisse de rendement.
J'effectuais moi-même le curage du canal et de l'étang quelques fois par an, mais il était payé par l'entrepreneur. Le samedi soir, j'ouvrais à fond la vanne et le canal se curait de sa boue tout seul.

- Comment étiez-vous rémunéré?
- Ce fut d'abord le mille de planches, la "planche marchande" faisait 24 cm de large, 4 m de longueur, 27 mm d'épaisseur.
On comptait 1 planche et demie pour 27 cm de largeur et 2 planches pour 30,5 cm de largeur.
On comptait une planche de 4 à 5 m. de longueur et 1 planche et demie pour 6 m de longueur, même si elle ne faisait que 24 cm de largeur.
Le passage au m³ de grumes a été plus avantageux, même si je n'ai pas beaucoup vu de différence sur ma fiche de paye. En effet, la mitraille de 1914-18 pourrissait le bois et le déchet grevait fortement notre travail. Lors du sciage, il fallait toujours faire attention de ne pas tomber sur des éclats de ferraille. Certains bois en étaient truffés et par conséquent inaptes à la production. L'avantage d'être payé au m3 c'est qu'il y a moins de pertes en planches et que la mitraille ne devient plus un handicap aussi important.
A part les planches, je faisais également des madriers et des chevrons, réduits en planches selon un barême. Par exemple 6/8 cm = 1 planche, 8/8 cm = 1 planche 1/2.
Je sciais également des bastingues (madriers plus épais : 8/20 cm). Je produisais environ 2,5 m3 par jour. En fait je sciais tant que je pouvais.

- Votre femme ne vous aidait-elle pas dans votre travail ?
- Mme Levert : j'ai élevé mes enfants tout en aidant mon mari à faire les lattes de plâtrier à la circulaire (autrefois ces lattes en bois tenaient le plâtre au plafond). A l'époque, elles étaient très usitées car elles assuraient une isolation du bruit de qualité, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui avec les structures métalliques.

- Quelles ont été les améliorations matérielles de votre outil de travail?
- La roue d'eau - changée tous les 15-20 ans - a été changée 2 fois. La première fois en 1951, et c'était vraiment nécessaire, la 2e fois en 1976. Et cette année en 1992 une nouvelle roue a été installée. Une table de circulaire adaptée au plancher s'est ajoutée, le chariot a été refait à neuf deux fois. A la fin des années 60 j'ai eu une tronçonneuse à essence pour remplacer mon "Passe Partout" avec lequel je faisais dehors les gros débits. Ce fut appréciable.

- Quelles étaient les essences que vous travailliez ?
- J'ai toujours été fourni majoritairement en sapins pectinés et en épicéas. Peu de chêne et quasiment pas de hêtre : si j'en ai fait 10 m3 dans ma vie, c'est bien le maximum !

- Bénéficiez-vous de menus avantages ? Je pense à la sciure, aux écorces, aux dosses ...
- La sciure, bien au contraire, était un inconvénient. J'avais d'ailleurs installé un ventilateur pour la disperser du Haut-Fer. Jusqu'à ce qu'il y ait des bœufs encore, je la donnais aux voituriers. Ensuite, je l'ai entreposée en tas dehors où elle était chargée dans des camions pour je ne sais quel usage. C'est que je voulais m'en débarrasser ! La sciure est un combustible médiocre, en ce sens qu'il faut beaucoup de sciure ... Et justement il ne faut jamais entreposer de la sciure sous un scierie, car, sèche, elle s'enflamme rapidement soit par accident, soit par fermentation. L'hiver, la sciure bouche le tuyau d'évacuation car elle est humidifiée. Quand aux écorces, je les revendais ou les gardais comme combustible de chauffage pour l'hiver. Mais en somme, peu de chose ...
Enfin, les dosses (première coupe d'une tronce) les plus belles étaient récupérées pour faire des lattes de plâtrier. Au temps de la Safac, elles partaient en fagots vers Strasbourg pour les papeteries. En aucun cas je n'en ai bénéficié. Vous voyez, au bout du compte, peu d'avantages !..

- Quels rapports entreteniez-vous avec vos employeurs successifs? Quelle était votre place en tant que sagard dans votre village?
- Avec la Société Paul Lecuve, ils ont toujours été bons. Je n'ai jamais eu de problème de coexistence avec les tiers, étant donné que tous les terrains alentour lui appartenaient. Quand la Safac a repris la scierie, elle a essayé de me faire payer le droit d'eau, ce que j'ai catégoriquement refusé, le droit d'eau étant à la charge de l'entrepreneur. Finalement la Safac a payé.
Sinon j'ai toujours été respecté à Allarmont. Il faut dire que je représentais une partie de la société de la vallée, comme tous les autres sagards. Il y avait aussi des ouvriers qui partaient travailler aux usines Cartier-Bresson par le petit train de la vallée.
Un train qui transportait tout le monde, des voyageurs aux bestiaux. Il était parfois tellement chargé qu'il ne pouvait remonter la Plaine. Nous étions alors obligés de pousser !.. Au début des années 50, la ligne a été désaffectée. La gare a été fermée à Allarmont en avril 1950, les rails démontés par la suite. La gare de Celles a été occupée par les pompiers.

Rétrospectivement, quel jugement portez-vous sur votre vie de sagard?
- C'est un métier très dur, juste bon à ne pas crever de faim. Il fallait vraiment aimer ce métier pour le faire, et c'est ce qui m'a permis de le faire durant tant d'années.
Mes fils ont d'ailleurs choisi une autre voie et je n'ai pas eu beaucoup à les inciter dans ce sens. Aujourd'hui c'est un métier qui n'existe plus, il a disparu en même temps que le Haut-Fer, victime de la modernisation. Je pense que le métier de sagard et son savoir-faire sont déjà acquis à la postérité. On a déjà suffisamment écrit à ce sujet, je ne me fais aucun souci.

- Quels liens avez-vous encore avec la Hallière?
J'ai remis en route la scierie pour le Père Poirson en 1981, puis, suite à une divergence d'appréciation sur la marche de la Hallière, je suis parti et j'ai été remplacé par Aloïse Quirin, ancien sagard de la Planée (une autre scierie Lecuve). >>

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